J’avais ton sang chaud sur mes mains. J’avais tellement désiré le voir se coaguler sur ma peau douce et blanche. Cela faisait une heure que durait entre nous ce petit jeu mortel et je venais enfin de gagner. Quel soulagement !

J’ai retiré tout doucement mes doigts de tes orbites, un peu de ta peau restant coincé sous mes ongles, comme si, même maintenant, tu continuais à t’accrocher à moi. J’ai remarqué qu’il faisait très froid et que le ciel était rempli de ces mêmes nuages étranges qui empêchent la lune de se montrer.  Ton corps, contre le mien, était très chaud.  Cette situation abominable, qui marquait la fin de tout, était en fin de compte profitable puisqu’elle me permettait de réaliser l’un de mes fantasmes les plus enfouis : être le bourreau de ta mise à mort. En fait, je ne savais plus trop si tu respirais encore. Je me suis dégagée de ton étreinte, et déséquilibré, tu t’es écroulé sur le pavé. 

Tout à coup, je me suis sentie affreusement triste ? J’ai regardé autour de moi. Le parking était recouvert d’une couche de poussière et ce lieu qui jadis m’était familier était à présent plus lugubre que jamais.  J’ai repensé à toutes les soirées de beuveries que j’y ai passé, à ton bras autour de ma taille, aux amis, aux rires futiles cachant maladroitement notre mal-être et notre révolte. Je me suis mise à fixer ton cadavre étendu là et j’ai un petit pincement de cœur. Ta gorge est entaillée à plusieurs endroits et tes entrailles sont exposées à l’air libre. Ca n’est pas très glorieux en fait, mais tu voulais mourir et je t’ai tué.

Le ciel s’est un peu coloré à l’horizon et je me suis mise en route pour rentrer.

J’ai poussé la porte de l’immeuble alors que l’aube commençait à poindre. Dans l’escalier, j’ai évité tant bien que mal les flaques d’eau polluées. Lorsque j’ai poussé la porte du sanctuaire, Kathy et Fred étaient encore debout dans le salon. Je les ai ignorés et je me suis dirigée vers ma chambre, j’avais besoin de sommeil.

Fred est venu frapper à ma porte : 

-Alors, tu l’as eu ?

-Evidement.

Cinq secondes plus tard, j’avais sombré dans le sommeil. Lorsque je me suis réveillée, l’appartement était vide et le soleil avait à nouveau disparu. Je me sentais faible et épuisée : je t’avais tué et je le sentais presque physiquement. Les meurtres précédents ne m’avaient jamais coûté, mais toi… Je me sentais si mal.

J’ai regardé le ciel par la fenêtre. Aucune envie de sortir, tant pis. C’était la première nuit que je ne sortirais pas, renonçant ainsi à me trouver une quelque conque nourriture.

J’ai passé la nuit à fixer le plafond fissuré. Quand Fred est rentré je lui ai menti en prétendant que j’étais sortie, puis je suis retournée à mon marasme.

Je pensais à toi, me repassant sans cesse le film de notre dernière étreinte. Je ne pouvais pas t’avoir tué, ce n’ était pas possible, même maintenant. Je ne ressentais plus rien si ce n’est une cruelle morsure tant morale qui physique et cette morsure paralysait tous mes sens et toutes mes envies. 

 

Plusieurs jours se sont passés. Je ne sortais plus. J’ai finis par apprendre par cœur les fissures du mur du salon. Je restais là, inerte. Je ne sais à quoi je pouvais penser, si ce n’est au fait que j’étais celle qui t’avait tué.

Je me souviens du soir qui a tout changé. Fred est rentré tôt ce soir-là. Lorsqu’il a passé la porte, je l’ai observé avec attention. Il était vraiment beau avec ses long cheveux sur les épaules et son air mi-féroce mi-tendre. Je pense que c’est cet air-là qui m’a poussé à le suivre dans ce lieu sordide, à adopter cette existence misérable, tout cela alors que les miens se mourraient. Et maintenant, ils étaient morts, tous, mes parents, mes anciens amis, et moi, j’avais trahis. Pourtant, je ne ressentais aucune honte. Fred m’avait choisie, ou m’avait acceptée pour ma force égoïste. Je me fichais d’abandonner les miens, et je pensais que je serai heureuse de te tuer. Je l’avais été, car sur le moment j’avais éprouvé un réel bonheur. Mais alors quel était donc ce sentiment qui me paralysait depuis des jours ?

Fred s’est approché de moi et a mis ma main sur mon épaule. Je crois qu’il n’a jamais été doué pour parler aux gens.

-Qu’est-ce que tu as ?, m’a-t-il fait.

Je ne lui ai pas répondu. Que pouvais-je bien lui répondre ?

 

 La douleur sourde me paralysait toujours et puis, j’avais perdu l’habitude de parler. J’ai regardé Fred dans les yeux et c’est alors que j’ai compris ce que je devais faire. D’un geste vif, je l’ai embrassé, un baiser froid sur les lèvres, puis je suis sortie de la pièce. L’aurore pointait déjà et les rues étaient éclairées d’une clarté qui me blessait presque les yeux, après tout ce temps. Je suis retournée sur le parking. Comme je l’avais espéré, ton corps était toujours là, abandonné, sans personne pour le ramasser. Je me suis agenouillée et ma souffrance s’est faite plus intense. Je me suis mise à pleurer, mais pourtant, je ne regrettais rien. Ton visage était figé par le masque de la mort, et, déjà, la vermine avait attaqué le grain de ta peau, mais ça, je m’en fichais. J’ai pris ton visage entre les mains, du moins ce qui en restait, et j’ai fermé les yeux un instant. Je me suis couchée à tes côtés, et j’ai attendu la seule chose qui me restait à attendre. Le soleil se levait et j’allais mourir, ainsi que meurent les vampires au dernier de leur jour. Je me suis blottie contre ta poitrine, et la douleur s’est enfin apaisée alors que mon corps se transformait en poussière...