Ca y est. Je l’ai fait. Il est entrain de mourir. Je ne
pensais pas que j’y viendrais un jour. Sa respiration est courte maintenant. Il
va mourir. Je n’y crois pas. Il chancelle et un flot de sang noir sort d’entre
ses lèvres. Il me regarde. Il a l’air tellement misérable. Je ne l’ai jamais
aimé autant que maintenant. Et je le méprise tellement pourtant. Sa vie est
presque finie. Par ma faute. Grâce à moi aussi. Il s’effondre tout à coup. Ses
yeux bleus sont fixes. Il est de l’autre coté, s’il y a un autre côté.
J’éprouve une sensation étrange. Non, non, ce n’est pas de la peine. Ni des
regrets. C’est indéfinissable. De la pitié peut-être ? Je ne sais pas.
Mais c’est tellement bon ce sentiment.
Je me rends compte tout à
coup que je suis dans la rue. Je marche. Est-ce qu’un assassin ne devrait pas
courir ? Je ne suis pas un assassin;
j’ai fait ce que je devais faire. Pourquoi ? Je ne sais. J’ai
décidé de le tuer et je l’ai fait. C’est comme ça. C’était si facile et
pourtant ça m’a demandé tant de courage. Je suis arrivée. Je n’ai même pas
réfléchi et je me suis retrouvée à la
Gare. Les gens bruissent autour de moi. J’ai quelque chose d’urgent à faire
ici. Ils vont m’attraper. Cette pensée m’agresse soudain et se répercute en moi
comme un écho dans la montagne. Je dois
sauter dans le premier train. Je regarde le panneau des départs. A onze heures
six, il y a un train pour Liège.
Cela fait plus d’un an que je n’ai pas été à Liège, j’ai
une drôle d’impressionen
montant à nouveau dans ce train. Tant de souvenirs. Je me laisse porter par le doux ronronnement du train. Le
contrôleur perfore mon ticket. Je me
sens bien. Mais tout à coup je revois ses yeux bleus après sa mort. J’avais presque
réussi à oublier, c’était il y a même pas une heure pourtant. L’angoisse me prend à la gorge. Sortir vite.
Le train s’arrête. Je me rue dehors et regarde autour de moi, hébétée. Je ne
connais pas cet endroit. Où suis-je ? J’ai peur.
Je sors de la gare et je commence à marcher au hasard.
Je ne sais pas où je vais. Je finis par m’arrêter devant la plaque à l’entrée
d’une rue. Dessus il est marqué : « Rue de la Bière -Liège ».
Tiens, c’est bizarre, je suis quand même à Liège pour finir. Je sais où je
vais. .La peur s’est envolée tout à coup. Mais non, je n’ai jamais peur,
moi. Je reconnais la maison, je sonne et
on vient m’ouvrir. Je le savais qu’il y
aurait quelqu’un. Tout est un rêve. Je ne peux croire que je l’ai tué il y a à
peine une heure. Il est devant moi. Non,
pas le mort, l’autre. Il me sourit, il va m’aider, je le sens. J’ai besoin de
lui. Il a l’air content de me voir. Non, en fait il est mal à l’aise. Il
plaisante exagérément. Il va bientôt me demander ce qui m’amène. Et si je lui
disais la vérité, juste pour voir sa réaction ? De toute façon, je m’en
fous, ils vont m’attraper. Il me propose
un coca et j’accepte un jus d’orange. Tout à coup, il me tourne le dos pour
ouvrir le frigo. Ca y est. J’ai attrapé le couteau dans mon sac et en une
seconde je suis sur lui. Il lâche la bouteille jus. Elle explose par terre et
le sol est rempli d’un liquide orange, presque jaune. Mon couteau a du mal à
trouver la veine. Je me cogne à la cuisinière. Il se débat évidement, il ne va
pas se laisser faire lui. Il hurle
aussi. Ca y est, j’ai trouvé la veine, cette fois. Le sang commence à couler.
Quelque chose cède, un nerf, je crois. Mon père m’a toujours appris que pour
couper les nerfs de la viande, il fallait scier de gauche à droite. J’ai gagné.
Il est à genoux sur le sol baigné de jus d’orange et de sang. Les morceaux de
verre de la bouteille lui rentrent dans la peau mais ça n’a pas grande
importance pour lui. Son cri s’est maintenant transformé en râle et il
s’effondre face contre terre. Ses yeux vont baigner dans le jus d’orange et le
sang. Dommage, j’aurais voulu voir ses yeux au moment de mourir. Mais aucun
crime n’est parfait. Surtout pas les miens.
D’ailleurs ils vont m’attraper. Je monte à l’étage et
j’allume la douche. Après avoir glissé sur mon corps, l’eau devient rose,
rouge. Je sèche mes cheveux et enfile les vêtements propres qui se trouvaient
dans mon sac. Je sors de la maison et je marche, je me retrouve sur une
grand-route. Instinctivement, je lève le pouce. La première voiture s’arrête.
Je monte et quand le chauffeur me demande où je vais, je bredouille un peu. Je
ne sais pas trop.
J’ai besoin d’une présence féminine. Elle avait dit
que je pouvais toujours aller la retrouver quoiqu’il se passe. La voiture
m’emporte. Puis la j’ouvre la portière. Mes pieds touchent le sol et je
marche. Je ne sens pas grand-chose, je ne sais même pas si j’ai encore peur. Et
lorsque je pousse la porte de la maison, un sentiment proche du bonheur
m’envahit.
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là
quand elle se met à descendre les escaliers. Son pas souple et assuré résonne
sur les marches de bois. C’est un son délicieux. Elle ne paraît pas étonnée de
me voir mais il faut beaucoup plus pour la surprendre, je crois. Je ne sais pas
laquelle d’entre nous s’est mise à parler la première. Ca n’a pas d’importance.
Les mots ne comptent pas avec elle. Tout est dans les gestes. Elle, ma sœur,
mon amie. Elle me comprend si bien. Dès qu’elle a posé ses yeux sur moi, elle a
compris que j’avais peur.
Elle m’effleure tendrement la joue. Je me perds dans
ses yeux. Elle m’enlace doucement. Je sens qu’elle tremble un peu. Elle doit avoir
peur elle aussi. Je la serre contre moi un peu plus fort. Notre étreinte nous
rassure. Ses lèvres s’avancent. Je ne
peux pas les éviter. Je n’ai pas détourné la tête. Nos lèvres se touchent. Je
n’ai rien prémédité mais j’ai tout préparé cependant.
Je lui mords doucement les lèvres. Elle cherche ma
main. Elle m’entraîne vers l’étage. Je pause ma main sur la poignée de la
porte. Elle me sourit. Je l’embrasse encore. Je n’ai plus peur.
On se laisse
doucement tomber sur le lit. Les ressorts font un léger bruit métallique. Je
ris. Ses cheveux sont si doux à toucher. Je lui caresse la nuque et elle
m’entraîne. Un à un les vêtement tombent, sa peau a un goût salé. Je me sens
immortelle. Je frisonne bien que je
meure de chaud. Ce sentiment d’unité parfaite, de bonheur total me submerge à
nouveau. Nous partageons quelque chose qui va bien au-delà de ce monde. Bien
au-delà des notions de bien ou de mal, au-delà de toute mort, de toute
vie. J’arrive à oublier un instant que
je vais mourir…
Elle me regarde à présent. La peur nous a rattrapée.
Ils vont m’attraper. Elle se lève et les ressorts du lit grincent à nouveau. Alors,
elle ouvre la table de nuit. Elle me pose doucement les deux objets sur le bord
du lit et un long moment s’écoule. Elle me sourit encore. Je suis glacée. J’ai
peur à nouveau. Elle aussi. Je lui caresse le dos.
La sonnerie de
la porte d’entrée retentit. Vite. Ils vont bientôt m’attraper. Elle me tend la
bouteille, j’enlève le bouchon et l’odeur me prend à la gorge. J’avale le contenu le plus vite possible. Le liquide
descend doucement dans mon estomac. Ca me brûle les entrailles. Elle avance ses
lèvres. Je souris. C’est le dernier baiser. Plein d’amertume et de tristesse,
plein d’imperfections.
La sonnerie
retentit une seconde fois.
Je lui souris encore et appuie sur la détente. J’ai
bien visé. La balle s’est logée juste entre ses yeux. Ca fait un point rouge, à la façon des femmes
de l’Inde. C’est tellement beau que j’en reste fascinée. J’oublie un peu ma
peur. Un délicieux engourdissement m’envahit. Il est temps. J’entends la porte
d’entrée qui s’ouvre en même temps que les battements de mon cœur ralentissent.
Je suis calme. Oui, je sais, ils vont m’attraper mais je vais mourir. Les pas
dans l’escalier. J’ai les yeux fermés, j’ai peur tout de même. Oui, ils vont
m’attraper et dans quelques instants, je vais mourir. Enfin. Ca y est, ils
arrivent et j’entends la porte s’ouvrir. Je les laisse m’emmener. Mon cœur
s’arrête de battre…